N° 22 de Chanel. De quoi s’agit-il exactement? Il fut lancé en 1922, un an après le numéro 5 et composé aussi par Ernest Beaux. Le N° 5 aura le succès que l’on sait. Nombreux sont ceux qui font le lien entre les deux parfums, si proches dans le temps, et qui ont vraisemblablement été conçus à la même époque, puisqu’Ernest Beaux présenta à Mademoiselle Chanel deux séries de flacons, numérotés de 1 à 5 puis de 20 à 24 pour le choix de son premier parfum. La proximité entre les numéros 5 et 22 est évidente puisque ces deux créations jouent sur le thème du bouquet floral abstrait et sont une parfaite illustration de l’utilisation réussie des aldéhydes. Ils sont certes liés par les matières premières qui sont presque les mêmes, mais ils n’ont, à mon sens, rien à voir l’un avec l’autre. Ils expriment deux situations, deux univers, deux types de sensations assez différentes.
La façon dont les matières se développent dans ce parfum est vraiment saisissante. La tête est (désormais) classique, bergamote et aldéhydes rapidement suivis par une rose cosmétique, poudrée, crémeuse, très ronde. La présence légèrement crissante et savonneuse des aldéhydes est un peu envahissante dans les premiers instants mais elle pose le décor et l’ambiance. Le coeur est foisonnant de généreuses fleurs blanches : ylang-ylang, jasmin, tubéreuse, muguet, lilas, fleur d’oranger, le tout sur un fond solide de vétiver, vanille, encens et peut-être même une pointe de cuir.
Pour moi, c’est sans hésiter, le plus beau des parfums Chanel qui m’ait été donné d’essayer à ce jour, série Exclusifs et grand public confondues, du moins c’est celui qui m’inspire le plus de respect et d’admiration. D’autres tels que Coromandel et le divin Cuir de Russie méritent une attention particulière, mais une fois le N° 22 senti, c’est celui-là désormais qui reste à l’esprit et qui vient lorsque l’on pense à Chanel. Plus encore que le N° 5, car, bien que ce dernier garde toutes les qualités d’un grand parfum, le N° 22 développe un éventail de facettes toutes plus riches les unes que les autres. Il ne cesse d’évoluer sur la peau, oscille entre les odeurs sourdes et lumineuses, et dégage incontestablement une présence hors du commun. Les sensations autour du N° 22 sont mélangées, il développe quelque chose de séduisant, chatoyant, un soupçon aguicheur avec son côté cosmétique de femme apprêtée. Puis, d’une autre manière, il a un côté tendre, rond et souple, toujours dans un aspect très féminin, mais plus frais. Le tout est un brin rétro, et révèle une atmosphère suave et moelleuse.
Il est avant tout riche et profond, et je ne vous cache pas qu’il est assez difficile de le décrire, parce qu’il n’a rien de monotone, de précis et d’attendu dans son évolution. Une impression très poudrée sur le départ, qui devient encens, puis un peu plus huileuse avec la présence marquée de l’ylang et de la tubéreuse, encore après il y a l’aspect rond de la vanille, et alors la poudre revient… Et comme ça durant des heures. Tout le long les aldéhydes accompagnent le train et orientent la perception. Mais rien ne se distingue vraiment, les odeurs senties ne sont jamais évidentes (c’est le but, me direz-vous), comme si on voulait nous amener à percevoir un ensemble, une odeur.
La légende dit que le N° 22 était celui que portait Mademoiselle Chanel, laissant aux autres le N° 5. Légende ou pas, j’ai tendance à sentir le numéro 22 comme plus abouti, plus paisible et finalement plus beau que les autres. Son intemporalité est associée à une indifférence à l’âge, n’importe qui peut le porter. C’est en cela qu’il constitue pour moi une autre référence, plus intime, peut-être moins universelle qu’une autre, mais plus authentique, me semble-t-il.
Le N° 22 fait désormais partie de la collection Les Exclusifs de Chanel disponibles uniquement en boutique Chanel, dans un flacon de 200 ml pour 190€.
Sources : Basenotes, OsmoZ. Photos : Esther Williams
Car Madame est timide et pudique, en hiver, tout se passe dans son ventre, dans ses veines, la chaleur circulent, transporte d’une artère à une autre, sa force et sa vitalité. Mais dehors, sur sa peau, rien ne transparaît, son parfum reste caché sous des écharpes brumeuses, sous des bonnets, il fait bien trop froid ! Pas moyen de déceler son odeur enchanteresque. Puis vient le printemps et avec lui, les premières journées de soleil, qui chauffe les toits, fait verdir les pelouses et fleurir les parcs. A la nuit tombée, c’est l’heure de guetter, lorsque la circulation se fait lente et que le calme est revenu : Paris s’assied et laisse passer entre ses doigts et glisser sur ses bras, le vent. L’air se charge des essences métalliques des toits en zincs, minérales des rues, des pierres des bâtiments et des pavés, organiques de la terre et du sable des parcs, animales de tous les êtres vivants qui peuplent cette cité, aromatiques des plantes aux fenêtres des balcons et dans les jardins, humides et vertes de la Seine, gourmandes des restaurants et des cafés… Une multitude de petits points odorants viennent composer cet effluve unique et miraculeux.
Etro est une maison de couture italienne que l’on pourrait comparer à Hermès en France. Leurs parfums sont parmi les plus raffinés et les plus abordables en parfumerie de niche. Les “soliflores” sont particulièrement réussis et aboutis je trouve, autant dans le choix exigeant des matières que dans la construction et l’interprétation. Dont leur patchouli bien sûr. Un patchouli complet du début à fin qui reste étonnamment frais jusqu’au bout, pour mon plus grand plaisir puisque c’est justement le côté humide et frais qui me plaît le plus dans le patchouli.
Antaeus de Chanel. Tout un programme ! Un vrai masculin puissant et viril des années 80 (1981 précisément) avec sa belle charrette d’aromates et de photos d’hommes musclés. Bon, je vous épargnerai la légende grecque qui nous dit qu’Antaeus est le fils de Gaïa (La Terre) et de Poséïdon, que c’est donc un dieu avec tous ses attributs. Un peu comme notre parfum en fait : myrte, lavande, sauge sclarée, thym… Tous des aromates que les Grecs faisaient brûler et dont les émanations parfumées nourrissaient les dieux de l’Olympe. Mais cet Antaeus a plus d’un tour dans son flacon, c’est aussi un vrai cuiré-boisé, qui doit super bien s’entendre avec Kouros d’Yves Saint Laurent (les 2 contiennent du patchouli d’ailleurs). Sortis la même année, ces 2 parfums sont typiques de l’ambiance olfactive masculine de l’époque, mais je trouve qu’Antaeus a mieux vieilli.
Habituée à une senteur “tapis de feuilles mortes”, j’ai ici l’impression de sentir l’odeur de l’argile qui se mouille quand la pluie commence à tomber, du chemin blanc surchauffé qui exhale aux premières gouttes d’eau une odeur magnifique de poussière humide… La feuille est dans un élément et une interprétation peu courants, mais on reconnait très bien la note et on la distingue du reste, ce qui n’était pas le cas avec l’essai d’hier. J’admire beaucoup ici le travail de qualité sur la matière, à la fois audacieux et juste. On retrouve une petite histoire de la parfumerie patchoulitée dans cet opus : une identité hippie en sourdine avec un aspect encens - fumée dense ; un stade gourmand avec un accord rond et une petite touche chocolat noir ; et enfin une image moderne du patchouli qui se fait poussiéreux (presque poudré), grisonnant, s’alliant avec une sensation plus aérienne et transparente (les muscs sûrement).
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