La nuit est maintenant tombée sur les toits de la ville. Nez Bavard est de sortie sur son vélo. Lentement, par cette nuit douce et parfumée, il pédale à travers les rues et ruelles et sent avec bonheur l’air qui lui file sur le visage. Ce soir est le premier soir de l’année où l’odeur de Paris est perceptible. Nez Bavard l’avait attendu cette odeur, ce parfum unique de la ville chère à son coeur. Enfin, le voilà. Il aura fait assez chaud aujourd’hui pour que la belle veuille bien découvrir son cou, lâcher ses cheveux, et laisser s’échapper au gré des courants d’air, un peu de son parfum fait de ses toits, de ses rues, de ses pierres…
Car Madame est timide et pudique, en hiver, tout se passe dans son ventre, dans ses veines, la chaleur circule, transporte d’une artère à une autre, sa force et sa vitalité. Mais dehors, sur sa peau, rien ne transparaît, son parfum reste caché sous des écharpes brumeuses, sous des bonnets, il fait bien trop froid ! Pas moyen de déceler son odeur enchanteresque. Puis vient le printemps et avec lui, les premières journées de soleil, qui chauffe les toits, fait verdir les pelouses et fleurir les parcs. A la nuit tombée, c’est l’heure de guetter, lorsque la circulation se fait lente et que le calme est revenu : Paris s’assied et laisse passer entre ses doigts et glisser sur ses bras, le vent. L’air se charge des essences métalliques des toits en zincs, minérales des rues, des pierres des bâtiments et des pavés, organiques de la terre et du sable des parcs. Puis enfin, animales de tous les êtres vivants qui peuplent cette cité, aromatiques des plantes aux fenêtres des balcons et dans les jardins, humides et vertes de la Seine, gourmandes des restaurants et des cafés… Une multitude de petits points odorants viennent composer cet effluve unique et miraculeux.
C’est le meilleur antidépresseur qui soit. Irrémédiablement lorsque l’arôme est perçu (et reconnu), le sourire vient, les soucis s’envolent, et font place à une incroyable sensation de tranquillité. Ne plus penser à rien, juste sentir l’air vous remplir les poumons et le parfum apaiser votre esprit.
Nez Bavard a eu ce plaisir un soir de la semaine passée, à vélo, lorsqu’il rentrait chez lui. Il y a de nombreuses façons de percevoir l’odeur de Paris, Nez Bavard connait cette odeur depuis son plus jeune âge, et est convaincu que cette ville a une identité olfactive unique.
Je crois que l’odeur qui m’a le plus marquée, et celle que je reconnais le mieux dans le mélange d’arômes qui compose le tout, est l’odeur des toits en zinc. Celle que l’on sent quand la douceur de la nuit revient, et qui se révèle encore plus lorsqu’un orage d’été passe sur la ville.
Et vous, quelle est l’odeur que vous préférez dans votre ville ?
Etro est une maison de couture italienne que l’on pourrait comparer à Hermès en France. Leurs parfums sont parmi les plus raffinés et les plus abordables en parfumerie de niche. Les “soliflores” sont particulièrement réussis et aboutis je trouve, autant dans le choix exigeant des matières que dans la construction et l’interprétation. Dont leur patchouli bien sûr. Un patchouli complet du début à fin qui reste étonnamment frais jusqu’au bout, pour mon plus grand plaisir puisque c’est justement le côté humide et frais qui me plaît le plus dans le patchouli.
Antaeus de Chanel. Tout un programme ! Un vrai masculin puissant et viril des années 80 (1981 précisément) avec sa belle charrette d’aromates et de photos d’hommes musclés. Bon, je vous épargnerai la légende grecque qui nous dit qu’Antaeus est le fils de Gaïa (La Terre) et de Poséïdon, que c’est donc un dieu avec tous ses attributs. Un peu comme notre parfum en fait : myrte, lavande, sauge sclarée, thym… Tous des aromates que les Grecs faisaient brûler et dont les émanations parfumées nourrissaient les dieux de l’Olympe. Mais cet Antaeus a plus d’un tour dans son flacon, c’est aussi un vrai cuiré-boisé, qui doit super bien s’entendre avec Kouros d’Yves Saint Laurent (les 2 contiennent du patchouli d’ailleurs). Sortis la même année, ces 2 parfums sont typiques de l’ambiance olfactive masculine de l’époque, mais je trouve qu’Antaeus a mieux vieilli.
Habituée à une senteur “tapis de feuilles mortes”, j’ai ici l’impression de sentir l’odeur de l’argile qui se mouille quand la pluie commence à tomber, du chemin blanc surchauffé qui exhale aux premières gouttes d’eau une odeur magnifique de poussière humide… La feuille est dans un élément et une interprétation peu courants, mais on reconnait très bien la note et on la distingue du reste, ce qui n’était pas le cas avec l’essai d’hier. J’admire beaucoup ici le travail de qualité sur la matière, à la fois audacieux et juste. On retrouve une petite histoire de la parfumerie patchoulitée dans cet opus : une identité hippie en sourdine avec un aspect encens - fumée dense ; un stade gourmand avec un accord rond et une petite touche chocolat noir ; et enfin une image moderne du patchouli qui se fait poussiéreux (presque poudré), grisonnant, s’alliant avec une sensation plus aérienne et transparente (les muscs sûrement).

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