Archive for the 'Fleuri' Category

Penhaligon’s : Amaranthine par Bertrand Duchaufour

Amaranthine est un parfum que j’ai aimé dès les toutes premières secondes. Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi, car aucune image particulière ne me venait à l’esprit comme cela m’arrive souvent avec bon nombre de ses confrères. Mais là, rien de tout cela.

J’ai alors pris le parti de construire ces images moi-même et me servir de cette non-association visuelle pour marquer dans ma mémoire les lieux, les ambiances et les moments que je vis actuellement : un peu à la manière d’Andy Warhol. Il faut savoir qu’en ce moment, je vis à Barcelone et que depuis mon arrivée ici, je n’avais pas de parfum « attitré ». J’ai trouvé très intéressante l’idée d’associer des moments particuliers et épisodiques de la vie à un parfum particulier. La puissance évocatrice de l’odorat étant en effet ma meilleure alliée pour être sûre de ne pas perdre une miette de mon passage dans cette ville.

Les jours passent et l’histoire d’Amaranthine et la mienne se gravent de concert dans ma mémoire : les soirs de balade à la fraîche ; les après-midi enivrants de beau temps, la tête à l’ombre et un livre de Murakami sous les yeux ; la brise à l’odeur de mer au parc de la Ciutatdella… Ronde, chaude, souriante comme le soleil, Amaranthine m’appartient enfin. Si j’avais par moi-même pu reconnaître une partie des notes, j’ai attendu un long moment avant d’aller consulter une liste plus complète, de peur de faire disparaître le plaisir que j’avais à me glisser le matin dans mon « gant de beauté ». J’étais séduite. Lorsque j’ai pris connaissance des notes, j’ai compris que mes craintes étaient fondées : la magie n’opérait plus, ou mal, comme une recette de cuisine pas vraiment ratée, mais pas vraiment bonne. J’ai alors décidé de les ranger au fond d’un placard, pour continuer de vivre mon aventure avec cette fleur blanche à la taille souple, à la peau douce et au regard piquant. Chaque instant devient une petite éternité que je range dans les tiroirs appropriés de ma grande bibliothèque mémorielle, tous liés par le même fil conducteur.

Cette expérience m’a fait comprendre une chose : l’émotion n’a pas besoin d’être traduite. Que ce soit en musique, en peinture, ou en parfum, il faut parfois ne pas chercher à disséquer une œuvre, à lui chercher une quelconque armature ou à en connaître les secrets. Amaranthine est une réussite car il offre une perception globale, un ressenti puissant et une sensation nouvelle qui fait terriblement plaisir (et beaucoup de bien).

Un grand bravo à Bertrand Duchaufour pour ce parfum d’auteur touchant et un grand merci à Thierry pour m’avoir aidé à retrouver l’inspiration!

Et puisque M. Duchaufour en parlera mieux que moi, je vous encourage à regarder la vidéo que voici.

Jean-Paul Gaultier : Classique

Lorsque Classique est sorti en 1993, j’avais 7 ans. A cette époque, les visites chez Sephora étaient encore assez réduites, mais quelques années plus tard, je découvrais la publicité et le parfum par l’intermédiaire de ma grande sœur. Ce que j’en pensais à 9 ans était assez simple : « C’est bizarre ».

Bizarre parce que la publicité me faisait un peu peur et me rappelait beaucoup les images compilées par les soins de ma mère, dans un livre que j’ai longuement feuilleté avant de le lire. Bizarre parce qu’une boîte de conserve au milieu des Chanel et autres Yves Saint Laurent avait de quoi faire rire. Bizarre encore parce que ce flacon en forme de poupée non finie attirait mes yeux de petite fille et en faisait un objet hautement désirable. Bizarre enfin parce que cette odeur forte et puissante m’évoquait tout un tas de choses : « la dame, le savon, le maquillage, la poudre de maman, la crème… »

Aujourd’hui, bien des années plus tard, les références ont changé, les outils d’analyse sont un peu plus performants, et cette ambiance inquiétante et futuriste laisse place à des codes plus féminins, peut-être un peu plus convenus. Le parfum, lui, continue d’être intrigant. Prenez un éternel féminin (un bouquet de fleurs blanches), surpiquez de cannelle et de gingembre, brodez par dessus des tranches de mandarine, de citron et de bergamote, puis teintez d’ambre et de vanille. Vous obtenez une sorte de douce explosion charnelle qui vous parle des années passées et du futur chemin qu’elles pourraient emprunter. J’aime le mélange dans ce parfum, de la sensualité et de l’espièglerie, du jeu et de l’allure. Je l’aime surtout parce qu’il fait rêver.

Classique transporte avec lui l’idée même que l’on se fait d’un parfum, il nous emmène dans une ambiance et un univers propre à celui qui l’a voulu : c’est le plaisir d’un grand parfum de couturier, assumé, choisi, mené par une idée. Il se porte un peu comme se lit un livre, n’est jamais à court de mots pour vous évoquer une atmosphère, vous tenir en haleine des heures durant, vous parler de l’intimité des personnages que vous imaginez.

De toutes les campagnes qui ont accompagnés la promotion des parfums Jean-Paul Gaultier, j’ai un gros faible pour celle-ci.

La dernière campagne, réalisé par Jean-Baptiste Mondino reprend l’idée du couple Classique – Le Mâle qui est incarné à l’écran dans les 2 publicités, mais dans une atmosphère bien différente des précédentes. A l’occasion, une interview de Jacques Cavallier a aussi été réalisée, et comme on ne se lasse pas d’entendre parler les parfumeurs, voici un extrait (version longue sur le site de Jean-Paul Gaultier) :

L’Eau Serge Lutens ou l’hyper-fonction

Jeudi 26 novembre, vêtu de rouge à lèvres et de son manteau noir, Nez Bavard se rend au 15 square de Vergennes, Paris 15e.

Serge Lutens a en effet choisi cet endroit comme lieu de présentation pour sa nouvelle création : L’eau Serge Lutens. Construit en 1932, c’était, à l’origine, l’atelier du Maître verrier Louis Barillet. Le bâtiment, qui fut repris par Yvon Poullain par la suite, est aujourd’hui ouvert au public : on peut venir y admirer un fonds permanent d’œuvres de l’artiste Yonel Lebovici, mais aussi visiter un espace dédié à des expositions éphémères…

Le lieu explique le parfum. Ou plutôt l’inverse, je ne sais pas trop. Mais pour ma part, je n’ai réellement compris cette nouvelle création qu’après avoir visité l’espace réservé à l’artiste sculpteur Yonel Lebovici. On peut y voir un certain nombre de pièces portant sur la démesure et le détournement d’objets du quotidien, l’ensemble n’étant pas dénué d’humour.  Vous trouverez notamment une pince à linge (Pince à Linge, 1978) de 2 mètres de haut, une lampe torche Maxi (Maxi, 1978) de 65 cm sur 15 qui fait de la vraie lumière, ou encore une pince à documents réarrangée en fauteuil à bascule (Pince sans rire, 1986). C’est cette option du gigantisme qui semble avoir été choisie par Serge Lutens pour cette fragrance :  la composition reprend dans sa construction un élément du quotidien, et l’amplifie dans des proportions inhabituelles de façon à en modifier la perception…

Ici, on parle de l’odeur du propre. Dans notre quotidien de tous les jours, qu’est-ce-que le propre ? C’est quelque chose de lavé et de parfumé. Aujourd’hui, le propre ne se dissocie plus de cette dimension « parfumée » qui est utilisée pour accentuer la sensation, et pour rejeter ou masquer les odeurs organiques naturelles (voir ici). C’est à cette intrusion excessive du parfum dans tous les recoins du quotidien qu’a voulu réagir Serge Lutens :

« Cette Eau est une réaction, une action, une volonté : être propre, trancher avec la fausse odeur qui règne sur tout. »

A l’image des oeuvres de l’artiste exposé au 15 square de Vergennes, l’Eau Serge Lutens accentue, exagère, amplifie l’idée du propre . Ce que l’on a l’habitude de sentir lorsque l’on sort de la douche et que l’on passe une chemise propre est gonflé pour devenir un géant, qui vient souligner l’absurdité de ce monde hyper-propre et hyper-hygiénique. Alors, quitte à vouloir sentir bon le propre, autant ne pas y aller de main morte et porter un parfum qui sent la lessive. Attention cependant, il ne s’agit pas d’un simple fantôme de votre Ariel préféré, la composition est plus élaborée. Car cette eau est un concept, une non-odeur : c’est l’agrandissement de l’odeur du linge propre sur la peau, ou de la peau en sortant de la douche. Cet anti-parfum n’a plus vocation à parfumer, et atteint le stade de l’hyper-fonction : vous plonger dans une idée, dans l’univers de la chemise blanche. L’accueillir comme un parfum serait une erreur, car cette eau n’a pas été conçue comme un parfum et n’en est pas un. L’Eau Serge Lutens sonne pour moi comme un pied de nez, un rire ironique large et bruyant envoyé à ce monde parfaitement propre, toujours frais, toujours parfumé, ayant perdu un rapport naturel avec lui-même. L’énormité et l’absurdité de la chose sont là pour nous faire prendre conscience de la dérive et nous rappeler le vrai plaisir du parfum :  » Un anti-parfum, non pas celui qui s’y substitue mais celui qui en redonne le goût « .

Dans la collection actuelle, c’est un ovni… Un virage à 180° que l’on attendait pas, mais qui pouvait se laisser deviner peut-être avec un Nuit de Cellophane qui tranchait déjà avec l’univers familier de la maison. C’est une ouverture, le début d’un chemin différent de ceux déjà explorés et qui montre peut-être l’envie de se renouveler et de découvrir de nouvelles choses et de nouveaux lieux. Cela n’a pas été affirmé, mais il est plus que probable que l’Eau Serge Lutens soit la première d’une (longue ?) série.

Et donc, que sent-elle cette eau ?

L’empreinte est résolument moderne et lumineuse, les sensations se rapprochent assez d’Essence de Narciso Rodriguez mais la construction de l’Eau accentue des éléments différents et prend une autre tournure. En tête, des aldéhydes, mais l’aspect savonneux est remplacé par l’impression de cristaux de soude, un côté crissant et très lumineux lié à un côté juteux et fruité. Pour ma part, la tête me fait invariablement penser à « Ô oui » de Lancôme, un parfum que j’ai longtemps porté jeune fille et qui rendait lui aussi une impression de fraîcheur et de propreté. Durant un moment, le parfum reste assez froid et distant, puis peu à peu, une sensation de confort s’installe, un métallisé cotonneux toujours très clair et aérien. L’odeur en elle-même reprend le thème de la lessive, un aspect savon-soude très présent avec une odeur terriblement musquée : des muscs blancs aux facettes cotonneuses, cristallines, métalliques, mais aussi fruitées. Il ne faut pas voir cette référence de façon péjorative, la lessive est représentée dans cette création, mais de manière idéale puisque l’on recherche l’odeur du propre, les aldéhydes et les muscs accentuent et appuient l’impression de clarté et de fraîcheur, si bien liée à la propreté. Bien que la maison communique sur un parfum majoritairement construit à partir d’ingrédients naturels, ce n’est pas la sensation qui s’en dégage. Passée la tête, l’évolution est relativement monocorde et laisse sur la peau une continuelle sensation de fraîchement lavée. C’est résolument une eau de confort, qui se mariera avec une envie de simplicité, comme un beau maquillage nude.

Je ne peux m’empêcher de trouver dans l’atmosphère et la présentation de cette eau, un univers très japonisant ayant la classe et l’élégance naturelle de la simplicité. Cette empreinte avait toujours été présente dans la présentation des flacons chez Serge Lutens, mais ici, c’est simple d’une autre manière…

L’Eau Serge Lutens, disponible à partir du mois de mars aux Salons du Palais Royal et à l’export. 100 ml / 100 €

Damned ! Qu’est devenu mon « For Her » ?

flacon-for her intenseSi vous ne saviez pas encore que j’avais un problème avec les flankers, ce billet est  votre réponse. Narciso Rodriguez vient de sortir une édition limitée, intitulée « For Her & For Him Musc Collection ». Laquelle viendra enrichir For Her d’une Eau de Parfum Intense, et For Him d’une Eau de Parfum.

Sincèrement, j’adore le travail de Narciso Rodriguez, je porte avec un plaisir non dissimulé l’eau de toilette et l’eau de parfum For Her qui sont pour moi une superbe réussite à tous les points de vue. J’admire Essence, pour ce qu’il apporte de moderne et de différent dans le paysage des parfums actuel (comme l’avait fait d’ailleurs For Her), même s’il ne me convient pas vraiment. Et enfin, For Him exerce sur moi un drôle d’effet magnétique que j’ai du mal à contrôler.

Je ne pensais pas que le virus du « flanker rapide » aurait touché ses parfums, mais ma visite hebdomadaire chez Sephora m’a rappelée à l’ordre. Je n’ai pas encore senti l’eau de parfum For Him, mais j’ai été franchement surprise en sentant l’eau de parfum intense For Her. L’intensité est relativement discutable (en tout cas sur moi), car je le trouve un peu fluet et il manque cette impression de richesse et de texture que l’on attend dans une version intense. Mais surtout, on a perdu toute la spécificité du parfum, et la signature olfactive si particulière qui avait fait son succès est totalement écrasée sous un bouquet de fleurs blanches somme toute assez banal. Exit le côté sombre et un peu sale que j’aimais tant, exit le caractère de l’accord musc-patchouli… La féminité de cette eau intense n’a plus grand chose à voir avec celle de l’aînée et moi, je préfère celle de l’aînée. Le jasmin, l’ylang-ylang et la fleur d’oranger qui composent cette nouveauté me laissent bizarrement une forte impression de lilas… Le fond retrouve tant bien que mal la touche de musc que l’on connaît, mais l’ambre y est plus présente.

Le parfum n’est pas mauvais, non. Mais il fait pâle à côté de son voisin et me donne une impression de fait « à la-va-vite » , ce qui est bien dommage, tant je suis sûre que cette marque est prometteuse dans ses créations parfums. Vous me direz, ce n’est qu’une édition limitée, bientôt je l’aurai oubliée !

Musc Collection « For Her Eau de Parfum Intense » ; 50ml et 100ml : 78€ et 100€

Helena Rubinstein : Wanted

Comment accueillir le nouveau parfum d’une  marque qui est restée absente 26 ans dans ce secteur ? Nez Bavard a quelques idées à vous donner pour que cette nouvelle rencontre se passe au mieux.

Tout d’abord, il n’est pas bête de partir du constat que ce parfum se devait, pour l’image de la marque, d’être une réussite. En effet, la marque Helena Rubinstein, dont la réputation n’est plus à faire concernant les cosmétiques, après une longue absence sur le segment parfum, ne pouvait raisonnablement pas se permettre de lancer sur le marché un produit sans travail de fond. C’est ce produit qui sera désormais pour quelques années sûrement l’empreinte olfactive de la maison. Même si nous avons peu d’informations sur le temps qui a été consacré à son élaboration, on devine dans ce parfum un soin certain apporté au choix des matières premières, à leur agencement et à leur développement sur le long terme.

Deuxièmement, ce parfum a été composé par 2 parfumeurs de grand talent : Carlos Benaïm et Dominique Ropion. Vouant à ce dernier une grande admiration, il m’était presque impossible de ne pas apprécier ce parfum. C’est donc l’un des points cruciaux de ma démonstration… Plus sérieusement, bien que je n’aime pas tous ses parfums, le travail de Dominique Ropion a toujours été dans son ensemble élégant, touchant et évocateur. Ce sont des qualités qui, en parfumerie, ne passent pas inaperçues dans une composition. Quoi qu’il en soit, cette écriture à 4 mains avait toutes les chances d’être réussie, car entourée par de bons chefs d’orchestre.

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Enfin, le travail autour du magnolia est assez peu commun en parfumerie pour que l’on ait envie de voir à quoi ressemble

un parfum construit autour d’une note bois-magnolia. Présentement, c’est le cèdre et le santal qui, associés à une essence de magnolia, rythment le coeur et le fond de la fragrance. Ainsi que nous pouvons le lire sur le site d’Octavian Coifan, Dominique Ropion décrit la note magnolia comme un équilibre entre jasmin, rose et muguet et explique que cette essence développe principalement une note aromatique mais aussi un accord floral. La note aromatique est d’ailleurs très présente dans les 30 premières minutes (thym frais).

Finalement, ce parfum est à mon avis une très grande réussite. La description bois-magnolia m’effrayait quelque peu les premiers temps, car j’avais peur de découvrir un parfum trop « acide ». Mais le mariage avec l’ylang-ylang et l’héliotropine (à l’odeur poudrée, amandée, crémeuse) donne au parfum une vraie dimension sensuelle sans être téléphonée :  la note est nouvelle (ou semble l’être en tout cas). J’irai presque jusqu’à considérer que l’on pourrait être en présence d’un nouveau J’adore en puissance. Comme je le disais au début, ce parfum se devait d’être une réussite, et il fallait donc pour cela que le public le plus large puisse l’apprécier, en premier lieu les Américaines qui voudront se reconnaître dans ce parfum, mais aussi bien sûr les Européennes et pourquoi pas une clientèle plus nouvelle comme les Asiatiques. Ma comparaison n’est pas négative, Wanted n’est pas ennuyeux (espérons qu’il ne le devienne pas…), il a tout simplement l’envergure d’un classique.

Dernier détail, auquel je n’attache d’habitude pas d’importance, mais je trouve le flacon particulièrement réussi…

Dior : Miss Dior Chérie L’eau / Et réflexions sur LVMH

miss-dior-cherie_59Bon… Bah mon avis sur Miss Dior Chérie n’a pas changé hein… Et encore moins avec ce nouveau flanker de printemps! Pouah pouah pouah, triple Pouah!!

Je me demande vraiment ce qu’ils ont cherché à faire chez Dior, vu que Miss Dior Chérie disposait déjà de son eau légère pour les beaux jours avec L’eau de Printemps. Je crois qu’à un moment, les dépenses toujours plus nombreuses en marketing et en communication ne combleront pas les lacunes et le manque évident de prise de risque. Un parfum plat, vide de sens, vide d’histoire et d’émotions. Un clone de plus rappelant vaguement Cologne de Thierry Mugler sur le départ (mais qui n’a donc aucune parenté avec l’original) et sombrant en moins de 5 minutes dans des abîmes de monotonie sur une note vague de gardénia très synthétique, le tout chargé de muscs blancs.

Je travaille en ce moment sur la stratégie de LVMH dans sa branche cosmétiques et parfums, et ce qui apparaît de plus frappant, c’est que leur travail porte essentiellement sur la recherche d’une rentabilité croissante, rapide et efficace. Vous me direz, rien de bien surprenant en soit, c’est un peu la même chez tout le monde. Dior est pourtant une marque phare de l’empire de LVMH, un symbole important, mais où l’essentiel des dépenses est fait sur la promotion, avec des publicités mettant en scènes des icônes glamour comme Sharon Stone, Charlize Theron… et il me semblait que le capital d’une marque se construit aussi avec la qualité de ses produits. Or, on le voit chez Dior, cela fait maintenant un certain nombre d’années qu’aucun nouveau parfum n’est sorti dans leur gamme. Les flacons sont repris et colorés différemment, on s’attache à créer des absolus, des élixirs, des eaux fraîches, des déclinaisons à l’infini… Mais où est la nouveauté? La recherche, le travail de création? Chaque produit est surexploité pour en tirer le maximum de bénéfices avec la dépense la moins grande possible. Je ne sais pas vous, mais moi ça me déprime. Surtout lorsque l’on pense que Guerlain est en train de prendre le même chemin…

Caron : Aimez-moi

Hier, accompagnée d’une charmante acolyte droguée aux parfums comme moi, j’ai passé une après-midi frénétique à pschitter tout ce qui pouvait s’apparenter à un flacon de parfum. Souvent lorsque je sors pour aller sentir les nouveautés ou que je fais une ballade parfumée, je ne reviens pas forcément satisfaite, puisque sentir beaucoup de choses dans un laps de temps court n’est pas la meilleure façon d’approfondir chaque création. Mais il arrive (heureusement) parfois que certains alors sortent encore mieux du lot.

Je connaissais déjà Aimez-Moi depuis un petit moment avant de le re-sentir hier ; il m’intriguait, mais je n’avais jamais pris le temps de l’approfondir. Je savais juste que je le trouvais vraiment différent et même un peu bizarre. Comme souvent en pensant à Caron, je m’attendais à redécouvrir un parfum datant de plusieurs dizaines d’années voire un bon demi-siècle et j’ai presque été déçue lorsque j’ai appris qu’il datait de 1996. Ce parfum donne une impression de modernité assez saisissante, mais correspond tellement bien au patrimoine de Caron que je n’aurais pas été surprise qu’il soit plus vieux (il n’en aurait été que plus respectable). Il semblerait cependant qu’Aimez-moi se soit inspiré du plus ancien, N’Aimez Que Moi datant lui de 1916.

Lovers with 3-D glasses at the Palace Theatre (Infra-red), 1943. (c) WeegeeComposé par Dominique Ropion (auteur entre autres, de Kenzo Jungle L’Eléphant sorti lui aussi en 1996 et de Alien de Thierry Mugler), Aimez-Moi démarre sur une tête vraiment spéciale. A côté de la description officielle, je sens une sorte de jus de poire mentholé et laiteux. J’ai eu du mal à identifier cette forte impression de lait (que j’avais eue dès les premières fois) qui se poursuit longuement dans l’évolution du parfum et qui est créée finalement par une association héliotrope – violette – iris.  J’avais l’habitude de sentir l’héliotrope lourde, un peu grasse (Héliotrope de L.T. Pivert) et surtout beaucoup plus poudrée (Eternity de Calvin Klein ou encore L’Heure Bleue de Guerlain). Elle est ici bien plus légère et fraîche (un aspect liquide) que dans d’autres compositions où elle est plus souvent employée pour apporter une note poudrée ou amandée assez compacte.  Je ne l’avais d’abord pas décelée, car ici, le côté poudre d’amande est associé à la menthe en tête puis à un bouquet de fleurs en coeur : jasmin, rose, magnolia, violette, et enfin à un iris (racine) en fond. On a donc une héliotrope différente des autres, elle se fait plus liquide que crémeuse, plus douce que vraiment poudrée.

La violette m’a donné la même impression. J’ai l’habitude de dire que je n’aime pas la violette, car je lui trouve un côté affreusement daté quoique je fasse, c’est d’ailleurs pour cette raison que je n’apprécie pas Insolence de Guerlain. Il se trouve que dans Aimez-Moi, la violette n’a pas, elle non plus, ses attributs poudrés habituels : elle s’apparente plus ici à une violette cueillie au petit matin et qui porte encore sa rosée. Finalement, rien n’est conventionnel dans ce parfum, et c’est ce qui le rend tellement intéressant. L’héliotrope est fluide, la violette est fraîche, l’iris est travaillé sur le côté racine (et non poudré), le jasmin et la rose sont présents mais ne développent pas le côté fleuri capiteux d’un Joy de Patou. Le fond en aura fini de me convaincre. Le baume Tolu qui est ici utilisé développe une rondeur et une douceur vanillée proche du benjoin et de l’ambre mais de manière beaucoup plus subtile. Il apporte  la petite touche sucrée du parfum, comme un sirop.

Chaque facette de chaque matière a été travaillée de façon à ce que la matière en question soit reconnue tout en s’appliquant à créer une sensation fraîche (qui ne veut pas dire légère ou volatile). Il reste que finalement, le côté poudré existe puisque les ingrédients utilisés ont naturellement cet aspect, mais il n’est pas exploité dans Aimez-Moi. Cela s’apparente presque à du détournement de matière première, parce que tous les éléments cités sont reconnaissables mais font démentir tous les lieux communs qui existent à leur sujet. C’est à mon avis ce qui le rend si moderne et si étonnant. C’est la première fois que je crois déceler la volonté ou l’idée qu’a voulu développer un parfumeur dans une création. Il pourrait parfaitement convenir à une jeune fille, mais il n’a rien non plus de spécialement jeune ou guilleret, c’est simplement un parfum unique. Il s’apparente pour moi à la catégorie des parfums  addictifs, mais pas du tout dans le sens des parfums puissants souvent régressifs comme le Dior Addict ou le Lolita Lempicka. Il est addictif parce qu’on a envie de le porter, on a envie de sentir (comme) Aimez-Moi, plus que d’avoir besoin de sa dose pour être rassurée et calmée. A la fin de la journée, on le sent très bien, mais il sent la peau. Une peau un peu sucrée et laiteuse qui ne demande qu’a être embrassée.

La redécouverte de ce parfum m’a rappellé, à moi et à la personne qui m’accompagnait hier, à quel point le patrimoine de la maison Caron était essentiel pour la parfumerie française et la parfumerie en général. Malgré les reformulations dont on a beaucoup parlé sur les blogs, les parfums Caron restent des parfums qu’il faut connaître, car ils ont marqué leur époque et ont, au même titre que Guerlain, écrit une page de l’Histoire de la Parfumerie. Malheureusement, la marque semble empâtée dans un univers figé qui ne sait comment évoluer et quel chemin prendre pour changer et se mettre au goût du jour. L’idée n’est pas de se mettre à sortir des flankers et des nouveaux jus à tour de bras comme on le voit un peu chez Guerlain désormais, mais plutôt d’assurer à cette marque un avenir. Leur clientèle ne se renouvelle apparemment pas vraiment, et ce n’est pas étonnant, vu l’esthétique baroque des boutiques et l’aspect rétro-qui-a-mal-vieilli des packagings. En attendant de voir les choses évoluer dans un sens ou dans l’autre, je ne peux que vous encourager, chers lecteurs, à prendre le temps de découvrir leur gamme de parfums riche en classiques et surprises inattendues.
Notes : Bergamote, Anis étoilé, Menthe, Cardamome, Violette, Magnolia, Jasmin, Rose, Iris, Héliotrope, Baume Tolu, Vanille.

Photos par Arthur Fellig dit Weegee. Prise par infra-rouge au Palace Theater en 1943.


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